La gestion de l’ancienneté lors des transitions entre contrats à durée déterminée et contrats à durée indéterminée représente un enjeu majeur pour les entreprises et les salariés. Cette problématique revêt une importance particulière lorsque des interruptions surviennent entre les différents contrats, créant des zones d’incertitude juridique. L’ancienneté détermine non seulement les droits du salarié en matière d’indemnités de licenciement, mais aussi l’accès à certaines primes, la durée du préavis et de nombreux autres avantages conventionnels. Comprendre les mécanismes de calcul permet aux professionnels des ressources humaines d’appliquer correctement la législation tout en préservant les droits acquis des collaborateurs. Les règles varient selon les circonstances de l’interruption et la nature des contrats successifs.

Calcul de l’ancienneté lors de la succession CDD-CDI selon le code du travail

Article L1243-11 du code du travail : principe de continuité contractuelle

L’article L1243-11 du Code du travail établit le principe fondamental selon lequel lorsque la relation contractuelle de travail se poursuit après l’échéance du terme d’un CDD, celui-ci devient un CDI. Cette transformation automatique entraîne la conservation intégrale de l’ancienneté acquise pendant la période du contrat à durée déterminée. Le législateur a voulu protéger les droits des salariés en évitant qu’une requalification en CDI ne fasse perdre les avantages liés à l’ancienneté.

La jurisprudence précise que cette conservation d’ancienneté s’applique également lorsque l’employeur et le salarié concluent un CDI immédiatement après le terme du CDD, sans qu’il y ait nécessairement poursuite involontaire de la relation contractuelle. Cette interprétation extensive vise à garantir une continuité dans les droits du salarié, particulièrement importante pour le calcul des futures indemnités de licenciement.

Conditions de renouvellement des CDD et impact sur l’ancienneté

Le renouvellement d’un CDD, dans les limites légales autorisées, ne crée pas d’interruption dans le calcul de l’ancienneté. La durée totale du contrat initial et de ses renouvellements est prise en compte comme une période continue. Cette règle s’applique même si plusieurs avenants de renouvellement ont été signés, à condition que la durée maximale légale de 18 mois ne soit pas dépassée pour un CDD de droit commun.

Lorsqu’un CDD fait l’objet d’une succession de contrats avec le même employeur, sans interruption significative, l’ancienneté se calcule depuis le premier contrat. Cette approche protège particulièrement les salariés saisonniers ou ceux évoluant dans des secteurs où les CDD successifs sont fréquents. Le respect des délais de carence entre contrats devient alors déterminant pour maintenir cette continuité.

Jurisprudence cass. soc. relative à la transformation automatique CDD en CDI

La Chambre sociale de la Cour de cassation a développé une jurisprudence constante concernant la requalification des CDD successifs en CDI. Dans son arrêt du 11 mai 2022, elle rappelle que lorsque la demande en requalification en CDI est reconnue fondée, le salarié est en droit de se prévaloir d’une ancienneté remontant au premier CDD irrégulier. Cette position jurisprudentielle ren

force la portée du principe de continuité de la relation de travail : dès lors que les CDD successifs ont pour objet de pourvoir durablement un emploi lié à l’activité normale et permanente de l’entreprise, la requalification en CDI emporte reprise de l’ancienneté depuis le premier contrat. En pratique, cela signifie que pour le calcul de l’indemnité de licenciement, de la prime d’ancienneté ou encore de la durée du préavis, on retient la date d’entrée correspondant au tout premier CDD irrégulier. La Cour a également jugé que la date d’ancienneté mentionnée sur les bulletins de paie crée une présomption de reconnaissance de cette ancienneté par l’employeur, qui ne peut être renversée qu’avec des éléments probants. Vous voyez l’enjeu : une erreur ou une « souplesse » sur la date d’entrée peut se retourner contre l’entreprise en cas de contentieux.

Dans la pratique RH, cette jurisprudence impose une vigilance accrue sur la gestion des successions de CDD. Les responsables RH doivent être en mesure de retracer précisément la chronologie des contrats et d’identifier tout risque de requalification (CDD injustifié, absence de délai de carence, recours répété au même poste, etc.). En cas de requalification contentieuse, l’ancienneté retenue sera souvent bien plus longue que prévu, avec un impact significatif sur les coûts de rupture. C’est pourquoi documenter, archiver et contrôler les motifs de recours au CDD est devenu un réflexe indispensable.

Délai de carence entre contrats et ses exceptions légales

Le délai de carence entre deux CDD successifs joue un rôle indirect mais important sur le calcul de l’ancienneté. En principe, lorsqu’un employeur souhaite conclure un nouveau CDD pour le même poste avec le même salarié, il doit respecter un délai minimal entre les deux contrats. Ce délai est généralement égal au tiers de la durée du CDD précédent (renouvellement inclus) lorsque celui-ci est d’au moins 14 jours, ou à la moitié de la durée lorsqu’il est inférieur à 14 jours. S’il est respecté, l’ancienneté en cas de passage ultérieur en CDI sera en principe calculée à partir du dernier contrat, sauf reprise d’ancienneté expressément prévue.

Le Code du travail prévoit toutefois plusieurs exceptions à l’obligation de délai de carence : remplacement d’un salarié absent, contrats saisonniers, emplois pour lesquels il est d’usage constant de ne pas recourir au CDI, ou encore contrats conclus dans le cadre de certaines mesures spécifiques (politiques de l’emploi, par exemple). Dans ces hypothèses, les CDD peuvent se succéder sans délai de carence, ce qui facilite une forme de continuité de fait dans la relation de travail. En revanche, du point de vue juridique, cette succession n’implique pas automatiquement la reprise d’ancienneté en cas d’embauche en CDI après une interruption : l’employeur n’est tenu de reprendre l’ancienneté que si le CDI est conclu immédiatement à la suite du CDD, ou si une requalification est prononcée.

Vous vous interrogez peut-être : quelques jours d’interruption suffisent-ils à « casser » l’ancienneté ? Pour le passage CDD–CDI, oui, dès lors qu’il n’y a pas de reprise conventionnelle ou contractuelle. L’existence ou non d’un délai de carence légalement exigé n’a pas, en soi, d’effet direct sur la date d’ancienneté retenue pour le CDI, mais elle conditionne le risque de requalification et donc la possibilité pour le salarié de revendiquer une ancienneté plus ancienne. C’est un peu comme une ligne de crête : mal géré, le délai de carence peut faire basculer l’entreprise du côté du CDI involontaire, avec toutes les conséquences en termes d’ancienneté.

Méthodes de calcul de l’ancienneté avec interruptions contractuelles

Calcul par périodes fractionnées : addition des durées de CDD successifs

Lorsque plusieurs CDD se succèdent avec des interruptions entre eux, la méthode de calcul de l’ancienneté dépend de la question que l’on se pose. Pour le calcul de l’indemnité de licenciement liée à un CDI ultérieur, le Code du travail impose, sauf succession immédiate CDD–CDI, de retenir la date d’embauche liée au contrat à durée indéterminée. En revanche, rien n’interdit à un accord d’entreprise, à une convention collective ou à une clause du contrat de CDI de prévoir une reprise partielle ou totale de l’ancienneté acquise pendant les CDD antérieurs. Dans ce cas, on va additionner les périodes de travail effectif accomplies sous CDD, même si elles sont séparées par des interruptions.

Concrètement, la méthode dite « par périodes fractionnées » consiste à recenser tous les contrats conclus avec le même employeur (ou au sein du même groupe lorsque des accords de mobilité ou de transfert existent), puis à cumuler les durées réellement accomplies : mois et années de CDD, auxquels on ajoute ensuite la durée du CDI. Cette approche est particulièrement utilisée pour calculer les droits à la prime d’ancienneté ou certains avantages conventionnels dans des secteurs où les contrats intermittents ou saisonniers sont la norme. Elle suppose une traçabilité fine des contrats successifs, ce qui peut représenter un véritable défi organisationnel pour les RH lorsque le salarié a alterné périodes de travail et périodes d’interruption pendant plusieurs années.

À l’inverse, si aucun texte (loi, convention, accord, contrat) n’impose une reprise d’ancienneté, chaque nouvelle embauche fait repartir le compteur à zéro. Les CDD antérieurs ne sont alors qu’un historique de collaboration sans effet juridique sur le calcul des droits liés à l’ancienneté. Pour éviter toute ambiguïté, il est recommandé de préciser, dans la lettre d’engagement en CDI, si l’ancienneté antérieure est ou non reprise et, le cas échéant, à partir de quelle date de référence elle doit être calculée.

Prise en compte des périodes de suspension du contrat de travail

Les périodes de suspension du contrat de travail (arrêt maladie, congé maternité, congé parental, etc.) n’ont pas toutes le même impact sur l’ancienneté. Pour les contrats à durée déterminée, elles ne remettent pas en cause la durée du contrat lui-même, mais peuvent influer sur l’ancienneté prise en compte pour certaines indemnités (fin de contrat, licenciement ultérieur après requalification ou transformation en CDI). Le Code du travail distingue les suspensions assimilées à du temps de travail effectif pour l’ancienneté, et celles qui ne le sont pas ou seulement partiellement.

À titre d’exemple, la durée du congé maternité ou du congé d’adoption est intégralement assimilée à du temps de travail effectif pour le calcul des droits liés à l’ancienneté. De même, les arrêts consécutifs à un accident du travail ou une maladie professionnelle sont pris en compte pour l’indemnité de licenciement. En revanche, les arrêts pour maladie non professionnelle ou certains congés pour convenance personnelle ne sont pas systématiquement comptabilisés, sauf disposition conventionnelle plus favorable. C’est un peu comme si le temps se divisait en « temps compté » et « temps neutralisé » : le contrat existe toujours, mais toutes les absences ne pèsent pas de la même façon dans le calcul de l’ancienneté.

Pour les RH, la difficulté consiste à articuler ces règles avec l’historique contractuel du salarié. Lorsque l’on cumule plusieurs CDD, puis un CDI, il faut vérifier pour chaque période de suspension si elle doit être ajoutée, neutralisée ou comptée pour moitié (comme dans le cas du congé parental d’éducation à temps plein pour l’ancienneté ouvrant droit à certaines indemnités). Un suivi précis via le SIRH et une bonne connaissance de la convention collective applicable sont indispensables pour éviter les erreurs, notamment lors d’un licenciement où la moindre semaine d’ancienneté peut faire varier le montant de l’indemnité.

Traitement des congés sans solde et disponibilités dans le calcul

Les congés sans solde, congés sabbatiques ou périodes de disponibilité constituent des interruptions dans l’exécution du contrat de travail, même lorsque le lien contractuel est juridiquement maintenu. En droit commun, ces périodes ne sont pas assimilées à du temps de travail effectif et ne sont donc pas comptées dans l’ancienneté pour l’indemnité légale de licenciement. De plus, si le salarié quitte l’entreprise en fin de CDD ou refuse un renouvellement, ces périodes d’interruption ne créent pas, à elles seules, de droit à reprise d’ancienneté en cas de réembauche ultérieure en CDI.

Pour autant, certaines conventions collectives prévoient des règles plus favorables. Dans quelques branches, le temps passé en disponibilité pour convenances personnelles ou en congé sabbatique peut continuer à produire tout ou partie des effets de l’ancienneté, notamment pour le calcul des primes ou des majorations d’ancienneté. Il est donc crucial de vérifier les dispositions conventionnelles avant de conclure qu’un congé sans solde « gèle » totalement l’ancienneté. On peut comparer cela à une pause dans un film : dans la plupart des cas, le compteur s’arrête, mais certains accords permettent au compteur de continuer à tourner en arrière-plan pour certains droits.

En cas d’interruption longue entre un CDD et un CDI, les périodes de congé sans solde prises sous le CDD restent cantonnées à ce contrat et ne sont pas prises en compte pour le calcul de l’ancienneté du CDI, sauf engagement explicite de l’employeur ou règle conventionnelle spécifique. Pour sécuriser les pratiques, les entreprises ont intérêt à rappeler, dans les accords ou les notes de service, l’effet de ces congés sur l’ancienneté, afin d’éviter les mauvaises surprises au moment où le salarié fait valoir ses droits.

Impact des arrêts maladie et congés maternité sur la continuité

Les arrêts maladie et les congés maternité ou d’adoption ont une particularité : ils suspendent le contrat, mais n’interrompent pas la relation de travail. En matière de CDD puis CDI avec interruption, cela signifie que la période de suspension reste rattachée au contrat sous-jacent. Pour le calcul de l’indemnité de licenciement ultérieure, la loi opère une distinction selon la nature de l’arrêt. Les périodes de congé maternité, paternité et d’adoption, ainsi que les arrêts liés à un accident du travail ou une maladie professionnelle, sont intégralement prises en compte dans l’ancienneté.

À l’inverse, les arrêts maladie non professionnelle sont en principe neutralisés pour l’ancienneté ouvrant droit à l’indemnité légale de licenciement, même si la jurisprudence peut adopter une approche plus favorable pour d’autres types de droits (barème d’indemnisation pour licenciement sans cause réelle et sérieuse, par exemple). Dans un parcours marqué par plusieurs CDD, un congé maternité pris pendant l’un de ces contrats restera comptabilisé si ce CDD est ensuite requalifié en CDI ou immédiatement suivi d’un CDI. En cas d’interruption longue entre le dernier CDD et l’embauche en CDI, ce congé ne sera pris en compte que si une reprise d’ancienneté est prévue.

Vous vous demandez sans doute comment vous y retrouver dans ce maquis de règles ? La clé est de raisonner en deux temps : d’abord, identifier si l’on est en présence d’une continuité juridique (poursuite du contrat, requalification, transfert), puis, pour chaque période d’absence, vérifier si elle est assimilée ou non à du temps de travail effectif pour le droit considéré. Une bonne pratique consiste à consigner ces informations dans le dossier individuel du salarié, de façon à pouvoir justifier, en cas de litige, du mode de calcul retenu pour l’ancienneté.

Situations particulières d’interruption entre CDD et CDI

Rupture conventionnelle de CDD et reprise en CDI chez le même employeur

Par nature, la rupture conventionnelle est réservée au CDI et ne s’applique pas au CDD. Cependant, certaines pratiques de « rupture anticipée d’un commun accord » d’un CDD peuvent produire des effets proches d’une rupture conventionnelle. Dans ce cas, le CDD prend fin avant son terme, puis l’employeur peut proposer, après une interruption plus ou moins longue, un CDI au même salarié. Juridiquement, sauf stipulation claire, il n’existe pas de continuité automatique d’ancienneté entre le CDD rompu d’un commun accord et le CDI ultérieur.

Si les parties souhaitent que l’ancienneté acquise sous le CDD soit reprise, cela doit être prévu expressément, soit dans l’accord de rupture, soit dans le contrat de CDI ou une lettre annexe. À défaut, le salarié repart en principe avec une ancienneté égale à zéro à la date de conclusion du CDI, y compris pour le calcul de l’indemnité légale de licenciement. Du point de vue RH, formaliser noir sur blanc la décision de reprendre ou non l’ancienneté permet d’éviter des interprétations divergentes ultérieures, notamment lorsque la date d’entrée antérieure figure par erreur sur le bulletin de paie.

Attention toutefois : si la rupture d’un CDD, suivie d’un CDI, masque en réalité une volonté de contourner les règles protectrices applicables aux contrats précaires, le salarié peut saisir le juge pour demander la requalification en CDI continu. Dans ce scénario, l’ancienneté pourrait être recalculée à partir du premier CDD, comme si aucune interruption n’était intervenue. C’est un bon rappel qu’en matière d’ancienneté, la réalité de la relation de travail prime souvent sur la seule apparence contractuelle.

Licenciement économique suivi d’une réembauche prioritaire

En cas de licenciement économique d’un salarié en CDI, le Code du travail lui reconnaît une priorité de réembauche pendant une certaine durée, généralement un an, sous réserve qu’il en fasse la demande. Si le salarié est réembauché, la question de la reprise d’ancienneté se pose avec acuité, en particulier lorsque le licenciement est suivi d’une période de chômage ou de travail chez un autre employeur. La règle de principe est que la rupture du contrat met fin à l’ancienneté, de sorte qu’une nouvelle embauche constitue un nouveau point de départ.

Cependant, un accord collectif, une convention de branche ou la politique RH de l’entreprise peuvent prévoir la reprise totale ou partielle de l’ancienneté en cas de réembauche dans le cadre de la priorité. Certaines entreprises choisissent, par exemple, de reprendre l’ancienneté pour moitié après une interruption inférieure à un certain seuil, ou intégralement lorsque la réembauche intervient dans les douze mois suivant le licenciement économique. Cette pratique favorise la fidélisation et valorise l’expérience acquise, tout en restant conforme au Code du travail dès lors qu’elle est plus favorable au salarié.

En l’absence de texte spécifique, la réembauche dans le cadre de la priorité ne crée pas, en elle-même, d’obligation de reprendre l’ancienneté antérieure. Toutefois, si les bulletins de paie mentionnent une « date d’entrée » correspondant à la première embauche, une présomption de reprise d’ancienneté peut naître, avec les conséquences que l’on imagine en cas de licenciement ultérieur. Là encore, une rédaction précise des contrats et des paramétrages de paie cohérents sont indispensables pour éviter des contentieux coûteux.

Démission du CDD et nouvel engagement en contrat à durée indéterminée

La démission d’un CDD est très encadrée : le salarié ne peut, en principe, rompre un CDD de manière anticipée que dans des cas limitativement énumérés (embauche en CDI ailleurs, faute grave de l’employeur, inaptitude, etc.). Si le salarié rompt son CDD pour accepter un CDI chez le même employeur, nous sommes dans une situation atypique où l’employeur choisit de sécuriser la relation en proposant un contrat à durée indéterminée. Dans ce cas, la question de la reprise d’ancienneté se pose à nouveau.

En l’absence d’interruption entre la fin effective du CDD (au jour convenu de la rupture anticipée) et le début du CDI, il est possible, mais non obligatoire, de considérer que l’ancienneté est continue, par analogie avec le schéma légal CDD–CDI à terme atteint. Toutefois, cette continuité n’est pas automatique en droit : elle doit être clairement stipulée dans le CDI ou résulter d’un usage établi dans l’entreprise. Si une interruption existe (ne serait-ce que quelques jours) et qu’aucune clause de reprise n’est prévue, le point de départ de l’ancienneté pour le CDI sera la nouvelle date d’embauche.

Pour les responsables RH, l’enjeu est de choisir une politique cohérente : soit on assume de reprendre l’ancienneté, en valorisant l’expérience accumulée sous CDD, soit on fixe une règle de non-reprise, clairement communiquée. Dans les deux cas, conserver une trace écrite de la décision dans le dossier du salarié et dans le contrat permet de limiter les risques de contestation ultérieure, notamment en cas d’évolution des pratiques internes.

Changement d’employeur au sein du même groupe : transfert d’ancienneté

Le changement d’employeur au sein d’un même groupe, après un ou plusieurs CDD puis un CDI, soulève une autre difficulté : faut-il considérer que l’ancienneté se poursuit lorsque le salarié passe d’une filiale à l’autre ? En principe, chaque société a sa propre personnalité juridique et chaque changement d’employeur entraîne une remise à zéro de l’ancienneté, sauf transfert automatique de contrat prévu par l’article L1224-1 du Code du travail (modification de la situation juridique de l’employeur, cession, fusion, etc.). Dans ce cadre de transfert, l’ancienneté est intégralement conservée chez le nouvel employeur.

En dehors de ces hypothèses, la reprise d’ancienneté au sein d’un groupe relève de la négociation collective ou d’accords de mobilité interne. De nombreux grands groupes prévoient, par exemple, qu’un salarié transféré d’une entité à une autre conserve son ancienneté globale dans le groupe pour le calcul de certains droits (primes, progression de carrière, avantages sociaux), même si, juridiquement, il signe un nouveau contrat. La jurisprudence a d’ailleurs reconnu, dans certaines situations de mobilité intragroupe organisée, que la relation de travail se poursuivait sans rupture, justifiant la conservation de l’ancienneté acquise depuis la première embauche.

En pratique, lorsqu’un salarié passe d’un CDD dans une société du groupe à un CDI dans une autre, il est essentiel de vérifier l’existence d’une charte de mobilité, d’un accord de groupe ou de dispositions dans les contrats de travail précisant le sort de l’ancienneté. Sans cadre écrit, la règle de principe reste la non-reprise, mais des indices (date d’entrée mentionnée, reprise automatique de certains droits) peuvent laisser penser à une volonté implicite de maintenir une continuité. Pour éviter toute ambiguïté, il est recommandé d’acter, dans la lettre de transfert ou le nouveau contrat, la date retenue comme point de départ de l’ancienneté.

Droits acquis et ancienneté discontinue dans la fonction publique

Dans la fonction publique, la notion d’ancienneté obéit à des règles spécifiques, distinctes de celles du secteur privé, mais les problématiques de CDD puis CDI avec interruption se posent également pour les agents contractuels. L’ancienneté peut y être appréhendée sous plusieurs angles : ancienneté de service, ancienneté dans le grade, ancienneté dans l’échelon, chacune influant sur les droits à avancement, la rémunération ou la reprise d’ancienneté en cas de titularisation. Les périodes de contrats successifs, même discontinus, peuvent être prises en compte, en tout ou partie, selon les textes applicables (statuts particuliers, décrets, circulaires).

Par exemple, lorsqu’un agent contractuel de la fonction publique territoriale ou hospitalière est recruté en CDI après plusieurs CDD, les textes prévoient souvent une reprise partielle de l’ancienneté pour la détermination de la rémunération ou de la position dans la grille indiciaire. Les périodes de service accomplies dans d’autres administrations, voire dans le secteur privé, peuvent également être prises en compte, au moins partiellement, lorsque l’expérience est jugée utile aux fonctions exercées. C’est une logique de « capitalisation » de l’expérience, même lorsque le parcours a été marqué par des interruptions ou des changements d’employeur public.

Les périodes de suspension (congé maternité, congé maladie, congé parental, etc.) obéissent également à des règles particulières : certaines sont intégralement prises en compte pour l’ancienneté de service, d’autres non, ou seulement pour une fraction. En cas de contentieux portant sur la reconstitution de carrière ou le calcul des droits à avancement, la preuve de l’ancienneté discontinue repose sur les arrêtés de nomination, les contrats successifs, les états de service et, le cas échéant, les attestations employeur. Les agents comme les services RH ont donc tout intérêt à conserver une traçabilité complète des périodes de service, y compris lorsque celles-ci ont été réalisées sous CDD avant un passage en CDI ou une titularisation.

Documentation RH et preuve de l’ancienneté en cas de contentieux

En cas de litige sur le calcul de l’ancienneté après plusieurs CDD puis un CDI avec interruption, la charge de la preuve peut être déterminante. La jurisprudence reconnaît une force probante particulière à certains documents, en premier lieu le bulletin de paie : la date d’ancienneté qui y figure fait naître une présomption de reconnaissance par l’employeur. Pour la renverser, celui-ci doit produire des éléments précis (contrats successifs, avenants, décisions de transfert, etc.) démontrant que la date mentionnée ne correspond pas à une reprise d’ancienneté mais à une simple erreur ou à une convention ultérieurement remise en cause.

Au-delà des bulletins de salaire, plusieurs pièces constituent des preuves essentielles : contrats de travail (CDD et CDI), lettres d’engagement, avenants de renouvellement, attestations d’employeur, décisions de transfert ou de réorganisation, accords de mobilité intragroupe, mais aussi courriels ou notes internes reprenant la date d’ancienneté. En pratique, c’est souvent la cohérence de l’ensemble de ces documents qui permettra au juge de trancher. Si tous les supports officiels convergent vers une même date d’entrée, il sera difficile de soutenir, a posteriori, que l’ancienneté devrait repartir d’une date plus récente.

Pour sécuriser la gestion RH, il est recommandé de mettre en place une politique documentaire claire : archivage systématique des contrats et avenants, paramétrage rigoureux des dates d’ancienneté dans le logiciel de paie, procédures de contrôle lors des changements de statut (CDD vers CDI, transfert, réembauche). On peut voir ces documents comme le « carnet de santé » de la relation de travail : plus il est complet et cohérent, plus il protège l’entreprise comme le salarié en cas de désaccord. En cas de contentieux, cette préparation en amont fait souvent la différence.

Conventions collectives spécifiques et calcul dérogatoire de l’ancienneté

Les conventions collectives jouent un rôle clé dans le calcul de l’ancienneté, notamment lorsqu’un salarié passe de plusieurs CDD à un CDI avec ou sans interruption. Certaines branches prévoient des règles de reprise d’ancienneté plus favorables que le Code du travail, par exemple en imposant la prise en compte d’une partie des périodes accomplies sous CDD, même lorsqu’il existe une rupture entre les contrats. C’est le cas de conventions qui accordent une reprise de 50 % de l’ancienneté acquise chez un employeur précédent pour un poste similaire, ou qui cumulent les saisons successives pour les salariés saisonniers.

D’autres conventions encadrent de manière détaillée l’impact des périodes de suspension (congé parental, absences pour maladie, congés de formation) sur l’ancienneté. Elles peuvent assimiler à du temps de travail effectif des périodes qui, en droit commun, ne seraient pas comptabilisées, ou au contraire limiter cette assimilation à une fraction de la durée. Dans les secteurs où la flexibilité contractuelle est forte (hôtellerie-restauration, spectacle, éducation et animation, etc.), ces règles conventionnelles ont un impact direct sur le coût des ruptures de contrat et sur l’attractivité des parcours CDD–CDI.

Vous l’aurez compris, il est impossible de calculer correctement l’ancienneté en se fondant uniquement sur le Code du travail. Chaque fois qu’il y a succession de CDD, passage en CDI et, surtout, interruptions entre les contrats, il faut impérativement consulter la convention collective applicable, voire les accords d’entreprise. Ces textes peuvent non seulement améliorer la situation du salarié, mais aussi prévoir des méthodes de calcul spécifiques (reprise partielle, plafonds, conditions d’éligibilité). Pour les RH comme pour les salariés, le bon réflexe est donc toujours le même : vérifier le niveau conventionnel et consigner clairement, dès l’embauche en CDI, la date de référence retenue pour l’ancienneté.